Mais qui était Madame Nadar ?

Mais qui était Madame Nadar ?

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Historia propose sur son site internet un document jamais publié dans la presse grand public commenté par son conservateur. Ce mois-ci, une page du testament de Madame Nadar, femme, mère et belle-sœur de photographe.

Ernestine Lefevre ! Un patronyme inconnu du grand public, pourtant la personne qui l’a porté doit sa sortie de l’ombre au plus renommé des photographes du xixsiècle. Femme de photographe, mère de photographe, belle-sœur de photographe, son rôle fut plus important qu’il n’y paraît au premier abord, car la réussite ne réside pas seulement dans le talent, il faut aussi des moyens financiers !

Les Archives nationales conservent plus d’une cinquantaine d’actes notariés liés à la famille Tournachon : contrats de mariage, obligations, créations de société, ventes d’atelier, testaments et inventaires après décès s’égrènent de 1849 à 1936 et offrent un regard original sur cette illustre famille.

Née le 2 juillet 1836, Ernestine Constance Lefèvre, issue d’une famille protestante appartenant à la petite bourgeoise rouennaise, épouse Félix Tournachon le 11 août 1854 à la mairie du Ier arrondissement. Le contrat de mariage, contracté le 25 juillet, spécifie que les futurs époux se marient sous le régime de la séparation de biens et assied déjà les relations financières entre les futurs en précisant que « la future apporte en mariage ses droits sur la succession de sa mère, plus une somme de 5 000 francs et son trousseau. Tout ce qui compose le foyer est de plein droit la propriété de l’épouse, l’époux ne pourra réclamer que les objets dont il pourra justifier la propriété ». Sans doute peut-on considérer cette prudence comme une méfiance à l’égard de la situation peu stable du futur…

L’intervention inattendue de Madame Tournachon se manifeste quelques années plus tard, à la suite des déboires financiers de son beau-frère, Adrien. Ce dernier avait acquis en 1858 la propriété de l’Ermitage, située à Draveil, dans la forêt de Sénart, mais, contraint de s’en séparer, c’est Ernestine qui la rachète, par adjudication en 1873.Cette acquisition figure en bonne place dans les sûretés de garantie d’une obligation qu’elle contracte en 1874.

L’insécurité financière liée aux activités de Félix Tournachon se traduit aussi dans la teneur même du testament de son épouse. Rédigé le 27 juillet 1886, le testament de « Madame Nadar », récemment retrouvé, est très explicite sur ces difficultés : « Nos intérêts nous ayant forcés à un moment à mettre tout à mon nom, je tiens à établir dès maintenant en cas de ma mort ce qui je pense appartient à mon mari comme à Paul. Je crois juste que Paul ait le droit de s’occuper de la photographie comme il l’a fait jusqu’à ce jour. Afin d’éviter toute discussion, je pense que Paul devra gérer la maison pour tout ce qui concerne la photographie. Je désire que pour tout le reste il consulte toujours son père comme un bon fils doit le faire ». Le testament indique aussi que « la maison de Sénart appartient en toute propriété à [son mari] » et « est hypothéquée pour une somme de vingt mille francs ». Reste à élucider ce transfert de propriété…

En mai 1887, elle est atteinte d’hémiplégie, à la suite du choc reçu en ayant cru son fils mort dans l’incendie de la salle Favart le 25 mai. Quelques années plus tard, la santé de son épouse et les graves difficultés financières poussent Félix Nadar à quitter l’Ermitage pour s’installer à Marseille.

Pourtant, le fonctionnement de l’atelier de photographie situé 21 rue de Noailles ne sera que de courte durée. En effet, par acte passé sous seing privé le 25 juin 1899, Félix Tournachon vend à Gracieuse Germaine Sallenave, pupille des Nadar qui s’occupa de Madame Nadar durant sa maladie, l’établissement « ainsi que le mobilier dudit établissement, y compris tableaux, portraits de famille, objets d’art et de curiosité, livres, estampes, documents manuscrits quelconques et même tous papiers, provisions et effets personnels ».

De retour à Paris, « Madame Nadar » s’installe 49, avenue d’Antin où elle meurt le 27 janvier 1909. Très affecté par le décès de son épouse, Nadar s’éteint un an plus tard, le 20 mars 1910.

Au-delà du cas de Madame Nadar et bien que l’exposition Qui a peur des femmes photographes ? proposée par le musée d’Orsay en 2015, ait grandement éclairé le rôle des épouses dans la gestion des ateliers de photographie, cette place reste encore aujourd’hui, mal connue.
Marc Durand
Département du Minutier central des notaires de Paris

La famille Tournachon fait actuellement l’objet d’une exposition à la Bibliothèque nationale de France, Les Nadar, une légende photographique.

Illustration - Première page du testament de Madame Nadar (Arch. nat., MC/ET/XCIII/1235 : dépôt du testament le 29 avril 1909).

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